Vous avez déjà cliqué sur quelque chose que vous saviez ne pas vouloir voir. Et vous l’avez quand même fait. Ce moment de capitulation, presque honteux, presque automatique, n’a rien d’exceptionnel. Il est même profondément humain. Ce que Goresee et les sites de choc exploitent, ce n’est pas notre perversité, c’est notre biologie. Et la réponse est moins flatteuse qu’on ne l’imagine.
Goresee : c’est quoi exactement ce type de site ?
Goresee est ce qu’on appelle un shock site, c’est-à-dire une plateforme d’hébergement de vidéos gore réelles, accessibles sans barrière technique notable. Concrètement, le site fonctionne comme un YouTube de la violence non censurée : des catégories, des tendances, des contenus récemment ajoutés, un système de partage. Rien ne le distingue formellement d’une plateforme classique, si ce n’est son contenu, qui montre des accidents mortels, des exécutions, des violences filmées en direct.
Goresee s’inscrit dans un écosystème qui existe depuis les débuts d’Internet. BestGore, le pionnier canadien fondé par Mark Marek, a longtemps dominé ce créneau avant d’être officiellement mis hors ligne le 15 novembre 2020, à la suite de multiples pressions juridiques. Son fondateur avait été arrêté en 2012 pour avoir hébergé une vidéo de meurtre réel, celle du tueur Luka Magnotta. Depuis, des dizaines de sites miroirs ont pris le relais : Deep Gore Tube, Documenting Reality, ou encore Goresee, qui tourne sur l’infrastructure décentralisée de PeerTube. L’ISD (Institute for Strategic Dialogue) soulignait encore début 2026 que ni la réglementation britannique ni la législation européenne ne mentionnent spécifiquement ces plateformes, ce qui laisse un vide juridique persistant.
Le cerveau sous choc : ce qui se passe en quelques millisecondes
Quand une image violente atteint nos yeux, le traitement neurologique qui s’enclenche n’attend pas notre accord. L’information sensorielle transite d’abord par le thalamus, qui la dirige simultanément vers l’amygdale (traitement émotionnel inconscient) et vers le cortex frontal (analyse rationnelle). L’amygdale réagit en quelques dizaines de millisecondes, bien avant que le cerveau conscient ait eu le temps de formuler quoi que ce soit. C’est ce que le psychiatre américain Bessel Van Der Kolk décrit comme le court-circuit émotionnel fondamental du traumatisme.
Ce qui rend ces images particulièrement puissantes, c’est l’incapacité partielle du cerveau à distinguer la réalité de la représentation. Les neurosciences le confirment : face à une scène violente immersive, les réponses physiologiques restent quasi identiques qu’il s’agisse d’un événement réel ou filmé. Le rythme cardiaque s’emballe, le cortisol monte, le corps se prépare à fuir ou à combattre. Dans les cas les plus intenses, un état de sidération peut s’installer, une sorte de figement psychique et corporel, mécanisme de protection face à une surcharge émotionnelle que l’esprit ne peut absorber.
Le biais de négativité : une attraction câblée dans nos gènes
Si notre regard accroche instinctivement les images violentes, ce n’est pas par goût du morbide. C’est parce que le cerveau humain présente une asymétrie fondamentale dans le traitement de l’information : les stimuli négatifs sont traités en priorité, mémorisés plus longtemps, et déclenchent une réponse physiologique plus intense. Ce phénomène, connu sous le nom de biais de négativité, est documenté tant au niveau psychologique que neurophysiologique. Il provient de l’amygdale, cette structure cérébrale chargée de détecter les dangers dans l’environnement.
Pour être concrets, voici comment se traduit cette asymétrie entre un stimulus positif et un stimulus négatif :
| Stimulus positif | Stimulus négatif |
|---|---|
| Traitement rapide, oublié vite | Traitement prioritaire, mémorisé plus longtemps |
| Faible activation de l’amygdale | Forte activation de l’amygdale |
| Peu d’adrénaline | Pic de cortisol et d’adrénaline |
Ce biais n’est pas une anomalie. C’est un héritage évolutif : dans un monde où les menaces étaient physiques et immédiates, remarquer un danger avant une opportunité pouvait faire la différence entre vivre et mourir. Sauf que notre cerveau applique aujourd’hui ce mécanisme de survie à des pixels sur un écran, avec la même intensité qu’à un prédateur dans la savane.
Dopamine et fascination morbide : quand le dégoût active le plaisir
C’est l’angle que la plupart des articles sur le sujet évitent soigneusement. La curiosité, même morbide, active les mêmes circuits dopaminergiques que la nourriture, le sexe ou l’argent. Des travaux publiés dans la revue Neuron par le chercheur Charan Ranganath à l’Université de Californie ont montré, via IRM fonctionnelle, que les états de curiosité activent le nucleus accumbens et l’aire tegmentaire ventrale, deux zones clés du système de récompense. Le cerveau ne fait aucune distinction morale entre la curiosité intellectuelle et la curiosité morbide : il sécrète de la dopamine dans les deux cas, dès qu’il perçoit une incertitude à résoudre.
Voilà le paradoxe central : on ne regarde pas du gore parce qu’on l’apprécie. On regarde parce que le cerveau interprète cette image menaçante comme une information à traiter, un danger potentiel à évaluer. La dopamine récompense non pas le visionnage en lui-même, mais la résolution de l’incertitude. « Qu’est-ce que c’est ? Est-ce réel ? Suis-je en danger ? » Et une fois la question posée, le cerveau ne sait plus s’arrêter. C’est le même mécanisme qui explique pourquoi on ralentit en voiture devant un accident. Ce n’est pas du voyeurisme, c’est de la neurologie.
La mort des autres comme miroir : pourquoi on regarde sans se sentir visé
Il existe une autre dimension, moins souvent abordée : regarder la mort des autres nous protège psychologiquement de l’idée de notre propre mort. C’est le cœur de la Terror Management Theory, théorie développée par les psychologues Jeff Greenberg, Sheldon Solomon et Tom Pyszczynski dans les années 1980. Selon eux, le cerveau humain dépense une énergie considérable à dissocier l’idée de la mort de l’image de soi, et à la projeter sur autrui. En d’autres termes : voir des corps, c’est se rassurer inconsciemment. « Je regarde les victimes, donc je ne suis pas parmi elles. »
Une étude menée par le chercheur Yaïr Dor-Ziderman à l’Université de Bar-Ilan en Israël a permis de confirmer ce mécanisme par l’imagerie cérébrale. Confrontés à des associations entre leur propre visage et des mots évoquant la mort, les participants mettaient significativement plus de temps à reconnaître leur propre image, comme si le cerveau repoussait activement cette association. Ce biais cognitif, hérité de l’évolution, transforme les contenus choc en une sorte de catharsis inconsciente : on se confronte à la mort pour mieux la tenir à distance.
De la curiosité à la dépendance : quand regarder devient un besoin
La curiosité morbide est universelle. L’addiction au gore, elle, est autre chose. La bascule s’opère progressivement, selon un mécanisme de désensibilisation bien documenté en psychologie : exposé de manière répétée à des contenus violents, le cerveau s’habitue. Les réponses émotionnelles diminuent, l’amygdale s’emballe moins fort, et le système de récompense réclame des stimuli plus intenses pour atteindre le même niveau d’activation. Des études publiées dans les années 2000, notamment celles de Funk et de ses collègues, ont mis en évidence des altérations mesurables des fonctions cérébrales chez les sujets régulièrement exposés à des contenus violents, avec des similitudes observées entre leurs zones corticales actives et celles de patients présentant des troubles du comportement.
À terme, cette consommation compulsive peut s’accompagner d’un nihilisme existentiel, d’une perte progressive d’empathie, et dans les cas les plus sévères, d’une incapacité à ressentir la souffrance d’autrui. Les personnes souffrant déjà de PTSD, d’anxiété ou de dépression sont particulièrement vulnérables : le gore peut devenir un mécanisme de régulation émotionnelle, une façon d’engourdir ce qui fait mal par quelque chose de plus intense encore. Quelques signaux permettent de distinguer la curiosité ordinaire d’une consommation problématique :
- Une irritabilité marquée ou une anxiété ressentie lorsque l’accès aux contenus est impossible.
- Des sautes d’humeur intenses lors du visionnage, suivies d’un sentiment de culpabilité ou de dégoût de soi.
- Un retrait social progressif, une préférence pour l’isolement afin de consommer seul.
- Une incapacité croissante à ressentir de l’empathie dans les situations de la vie réelle.
Mineurs, réseaux sociaux et contenus choc : une exposition qui échappe à tout contrôle
Sur les réseaux sociaux, X (anciennement Twitter), Telegram ou Reddit, des vidéos gore circulent librement, sans âge requis ni avertissement sérieux. Le CLEMI le rappelle sans détour : sur Internet, aucun contrôle réel n’existe. Pour les mineurs, la situation est d’autant plus préoccupante que leur cerveau est encore en développement. Les zones préfrontales, impliquées dans la régulation des émotions et la prise de décision, ne sont pas pleinement matures avant 25 ans. Une image violente ne se traite pas de la même façon chez un adolescent de 14 ans et chez un adulte. Elle s’inscrit durablement dans le cerveau émotionnel, peut ressurgir sous forme de cauchemars, de phobies, d’hypervigilance persistante.
Une étude britannique présentée à la Société britannique de psychologie a révélé que 22 % des personnes exposées à des images violentes via les réseaux sociaux présentaient des symptômes proches du stress post-traumatique, sans avoir vécu le moindre trauma direct. Plus inquiétant encore : aucune présence parentale ne modifiait significativement cet impact émotionnel. Ce que le CLEMI souligne avec justesse, c’est que l’habituation à long terme a un coût précis : la perte progressive des capacités d’empathie, une sorte d’érosion silencieuse de notre rapport à la souffrance de l’autre.
Peut-on « se désintoxiquer » d’une fascination pour le gore ?
La réponse est oui. Mais pas en niant la fascination, ni en se convainquant qu’on est « plus fort que ça ». Nier le mécanisme revient à lui laisser le champ libre. Les approches thérapeutiques les plus efficaces dans ce domaine sont l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) pour traiter les éventuels traumatismes liés à l’exposition, et les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) pour travailler sur les comportements compulsifs et leurs déclencheurs sous-jacents. Dans les deux cas, l’objectif n’est pas d’effacer la curiosité, mais de comprendre ce qu’elle cherche à résoudre : peur de la mort, besoin de contrôle, régulation d’une douleur intérieure.
La première étape, souvent sous-estimée, est simplement la connaissance. Comprendre que la dopamine récompense la résolution d’une incertitude, que le biais de négativité est câblé dans nos circuits depuis des millénaires, que regarder les victimes nous rassure inconsciemment sur notre propre survie, c’est déjà remettre le cerveau à sa place : un organe puissant, efficace, mais pas toujours notre meilleur conseiller. Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas « pourquoi suis-je attiré par le gore ? » mais « qu’est-ce que cette attirance dit de ce que je fuis ? »

